Des nouvelles de ta crevette


Bonjour maman,

C’est ta crevette qui t’écrit. Je sais que je m’accroche et que ça te fait peur. Je sais que tu t’étais donné trois mois avant de commencer à angoisser sur mon arrivée, mais je veux juste te dire que je suis là pour rester. J’ai ce goût de vivre, maman, tu ne peux pas t’imaginer! J’aurai les yeux de ton amoureux, pétillants comme le feu, et je courrai dès que je le pourrai jusqu’au milieu de la ruelle, en rigolant, en titubant, en te regardant te demander comment as-tu pu réaliser ce petit exploit en culottes courtes! Te dire que je ne prendrai pas de place, ça, je ne peux pas. Je chantonnerai dès mon plus jeune âge et dès que je le pourrai, j’irai tambouriner dans le studio de mon père! Je ne suis pas né pour ne pas faire de bruit. J’ignore si je serai musicien mais j’ai l’ambition de le devenir. Je suis désolée maman, moi, les écritures, ce n’est pas mon fort et reprendre la compagnie de ton papa, ce n’est pas ce que j’attends de cette vie. Mais n’aies crainte, je te laisserai en retour faire tout ce que tu veux, en autant que tu me donnes l’attention et l’amour dont j’ai besoin. Je sais plus que toi que tu en es capable. Fie-toi sur moi maman, je ne serais pas là, à faire retentir mon cœur dans ton ventre, si je n’étais pas sûre que tu es celle qu’il me faut. Ne t’inquiète pas maman, quand tu me verras le bout du nez, tous tes doutes se dissiperont. Tu as tout prévu maman, tout ce qu’il y a de plus engageant et difficile dans la maternité, tu y as réfléchi. La seule chose que tu n’avais pas anticipée, c’est le bonheur qu’un seul de mes gazouillements va te procurer! Mes petits pieds pleins de vie qui s’agitent dans les airs, tu n’y avais même pas pensé. Mon sourire dévastateur, ça t’a à peine effleuré. Non, vraiment, je ne sais pas à quoi tu t’attendais maman en pensant à la maternité, mais tu seras bouleversée. Oui, tu seras comblée. Oui, tu vas trouver ça pénible par bouts. Mais j’ai trop attendu pour te laisser l’occasion de passer à côté de la chance d’une vie. Je ne serai pas toujours gentil, tu le sais déjà, je suis foncièrement calme mais quand je me mets en colère, oh là là, je peux faire le bacon dans un centre d’achats n’importe quand!

Si tu veux, je te laisserai du temps durant ma sieste pour retrouver mon papa, ton amoureux. Vos galipettes, ne les faites pas sous mes yeux, je t’en prie, je sais que tu aimes bien le salon quand il est question de tes fantaisies mais abstiens-toi ou change tes habitudes! Un baiser, ok, va. Mais un baiser, à tout prendre, qu’est-ce? Euh, n’est-ce pas Cyrano que je cite déjà? Comme tu vois, je ne manquerai pas de culture, je te ferai honneur. Romantique? C’est possible. Plus que papa en tout cas! Je t’apporterai des fleurs fraîchement cueillies du jardin dès que j’en aurai l’occasion. Je sais que tu sais que je serai brillant mais comme ça me plaît de le dire, je l’écris ici. À part ça, je te laisse deviner. Vaut mieux ne pas trop en dire, il faut que tu aies des surprises, ta vie est tellement programmée d’avance.

D’ici là, je pousse. Je suis une brindille pour l’instant, soit, mais je serai bientôt la bougie d’allumage qui manquait à ta vie pour la voir autrement que par ta lorgnette de grande personne trop occupée pour s’exalter devant la magie d’un quotidien dansant au rythme des pas d’un enfant. Tu n’as rien compris à ce que je viens de raconter, n’est-ce pas? Continue comme ça, tu es sur la bonne voie, tu dois te détacher de ton mental! Tu es rendue là maman, alors arrête de gaspiller ton temps en pensant que je suis arrivée juste un peu trop tôt, moi je veux une maman encore jeune et en forme pour jouer au ballon-chasseur! Le plaisir qu’on aura à se lancer le frisbee va devenir à tes yeux un trésor bien plus précieux qu’un bout de papier qui traîne sur un coin de table, même si la plume est invitante. Et puis, je t’inspirerai, ne le fais-je pas déjà?

À bientôt maman, prends soin de ton petit bedon rond, ça mijote drôlement là-dedans.

Ta crevette.        

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