Vincent



Ce soir, c’est la pleine lune. Alors je t’avise d’emblée, il se peut que je dise des choses que demain je regretterai. Il se peut que je file jusqu’au bout de mes pensées, ce n’est pas ma faute, tu ne m’as jamais permis de le faire pendant ou après notre séparation. Ce soir, la lune m’empêche de dormir, elle m’éclaire d’un filet de lumière doux-amer que je veux suivre. Il y a aussi ce petit être que je berce et qui me tient éveillé. Je ne sais si c’est elle ou la fatigue qui exacerbe mon envie de me mettre en abîme, mais je dois t’avouer que parfois, quand je tiens Émilie dans mes bras, j’ai l’impression qu’elle est de toi. Oui, Émilie. Je sais que tu as appelé ton fils Émile. C’est ton père qui me l’a dit. Il m’a appelé par mégarde, il voulait téléphoner à Julie, l’autre, la tienne. Il s’est trompé entre la nouvelle et l’ancienne. C’est ainsi qu’il m’a avoué que tu avais eu un enfant. J’ai toujours voulu appeler mon fils Émile, comment l’as-tu su? Je ne te l’avais jamais dit. Lorsque mon chum m’a proposé Émilie, je me suis dit que je reprenais mes droits sur ce qui m’appartenait. C’est comme si j’avais accouché d’une enfant qui n’est pas du bon père. Quand je caresse sa peau, je retrouve la douceur de la tienne. Lorsque je regarde ses yeux, je vois ton reflet en orbite. La douceur de cet être chaud collé sur ma chair me réconcilie un peu avec la vie, même si cette chaleur me meurtrit un peu plus chaque jour. Tu te rappelles lorsque tu avais vu ma photo de profil sur laquelle je tenais un petit bonhomme dans mes bras? Tu m’avais téléphoné pour me dire combien tu avais pleuré, tu t’étais imaginé que c’était notre enfant. Je t’ai dit qu’il n’était pas trop tard, qu’on pouvait toujours avoir un enfant ensemble. Puis, j’ai appris par la bouche de ton père que tu avais eu Émile. J’ai arrêté de respirer. J’avais une pierre à la place de l’estomac dont je n’arrivais pas à me débarrasser. Je quittais pour Tanger, tu te souviens, le voyage que nous devions faire ensemble dans le détroit de Gibraltar? Au beau milieu de nulle part, dans le désert, tout ce que je voulais, c’était rester debout, ne pas m’effondrer, ne pas me laisser engloutir par le sable qui s’enfonçait un peu plus sous le poids de mon corps à chaque pas. Ne pas penser à toi, m’arracher à toi. J’ai lamentablement échoué. Comment as-tu pu refaire ta vie si vite? 
Cette Julie, comment est-elle? Blonde, vive, ensoleillée? Te fait-t-elle rire? Me ressemble-t-elle? Je la sens d’ici, c’est une version de moi. Nous avons la même énergie. L’aimes-tu plus que tu m’as aimé? Mais surtout, dis-moi : Es-tu comblé avec elle? Réponds-moi sans mensonge, comme on le faisait toujours, même au prix de blesser l’autre : Est-ce qu’elle te comble mieux que j’ai pu le faire? Je te sais difficile à satisfaire alors ça m’étonnerait.
Vois-tu, je ne t’ai jamais pardonné d’avoir mis tout le blâme sur moi après notre séparation. Comme si le fait de te quitter et que je veuille ensuite réhabiliter mon statut suffisait à ce que je sois l’unique fautive. Si je suis partie, c’était uniquement pour te faire réagir. Tu ne me regardais plus comme avant. Sais-tu comment on se sent, Vincent, lorsque l’homme qu’on aime ne nous voit plus de la même façon? Je ne suis pas les autres, j’étais ton exception. Tu me faisais sentir comme un objet dévalorisé, qui a perdu de son lustre et qu’on a le goût de mettre aux enchères pour vérifier la valeur qu’on peut en retirer. Juste pour valider si on a raison ou tort de le sous-estimer. Tu m’as mise au rancart Vincent. C’était comme si tu avais perdu tout intérêt pour une fille qui n’en démontrait pas tant. Secrètement pourtant, je me morfondais de toi. Oui, j’ai besoin qu’on m’aime comme une épave dans une marée d’abnégations, je te l’accorde. J’ai essayé Vincent, si tu savais comme j’ai essayé de ne pas nous prendre pour un cliché et qu’on ne devienne pas ce couple éloigné par le fossé du temps. Je ne me suis jamais engagée envers nous, soit, mais tu t’es désengagé de moi au moment où j’ai initié ce que j’ai redouté toutes ces années. Tu te refermais sur toi-même, passant de plus en plus de temps avec tes amis, allant même jusqu’à flirter avec certaines inconnues. Je n’arrivais plus à susciter une quelconque émotion chez toi. C’est pour ça que je t’ai quitté. Pour t’en faire vivre. Pour que le lion surgisse en toi, émette un rugissement, fusse-t-il timide, pour te ramener auprès de moi. La puissance de l’émotion révèle la teneur de la perte. À ce compte, je n’ai pas totalement échoué. Ce que je n’ai pas saisi sur le moment, c’est que je n’étais peut-être pas l’unique cause de tes méandres, même si tu ne me l’as jamais exprimé clairement. J’avais droit à une explication.
Si je t’écris ce soir, même si c’est dans mes pensées, c’est pour te dire que oui, je pense encore à toi. J’ai honte de te l’avouer. Pendant des années, j’ai cru avoir surmonté ce deuil. Puis, sournoisement, lorsque le jour se calmait, tu revenais me visiter telle une entité d’un monde parallèle. Alors je préfère te le dire, j’en ai marre de me cacher.
Je n’ai pas rêvé. Tu m’as aimé au-delà de toi-même. La vérité c’est que j’avais peur de m’engager jusqu’au bout par crainte que tu me fasses mal. C’est exactement l’inverse qui s’est produit. Si je l’avais fait, je t’aurais aimé à la folie. C’est ironique puisque c’est justement parce que j’ai refusé de m’engager volontairement que je me retrouve aujourd’hui avec mes sentiments inassouvis. J’erre en amour comme on erre vers une paix incertaine.
Tu te souviens comment je pleurais dans les mariages? Au contraire des autres, je ne pleurais pas de joie, je pleurais parce que j’entrevoyais la fin de leur relation et je me disais que cette froideur qui les réveillerait un matin, alors qu’ils seraient deux étrangers dans un même lit, était pour moi si glaciale que des années de bonheur ne peuvent rivaliser avec la fin d’un amour qui meurt à petits feux. Ça me vient de mes parents, tu le sais, le seul souvenir que j’ai d’eux ensemble, ce sont les yeux rouges de ma mère qui se détournent de mon père pour masquer sa tristesse. Tu ne l’as pas vécu Vincent, tu étais dans un foyer entouré d’amour. Tu m’as écrit avoir eu un choc quand j’ai déménagé. Tu dis avoir passé des semaines entières à pleurer. Pourquoi n’as-tu jamais compris que ce que j’attendais, c’était la même chose que toi? Je ne suis pas partie pour te quitter Vincent, je suis partie pour mieux revenir, dans une relation plus profonde, plus investie, où le mot partage aurait désormais sa place. Une relation d’adulte, pas un amour de jeunesse. Pourquoi n’as-tu pas su me décoder, toi qui lisait pratiquement toujours dans mes pensées? Tu t’es rendu compte du monstre que j’étais, c’est ça? Et bien j’ai des nouvelles pour toi, cette fille égoïste qui croit que tout lui revient de droit, je l’ai enterré en te quittant. Sauf que ce soir, j’ai rendez-vous avec elle.
As-tu évolué? Lorsque je pense à ce que tu es peut-être devenu aujourd’hui, j’ai de la difficulté à t’imaginer autrement. T’arrive-t-il de penser encore à moi? Les soirs où le quotidien t’étouffe, est-ce que je me fraie une petite place jusque dans tes pensées? J’aime croire que oui. Le problème, c’est que je suis certaine que tu m’imagines telle que j’étais, alors pour faire la paix tu te dis, « ça ne vaut pas la peine, elle est restée cette femme-enfant incapable de vieillir ». Dégouté par cette vision, tu te détournes à nouveau de moi.
Je te donne raison, j’étais immature. Je t’ai laissé, toi, un homme en devenir très bien, pour quoi au fond? J’en avais assez de cette vie Vincent. Toi et moi, cadenassés à l’appartement miteux de nos vingt ans. Je voulais sortir de là, pas nécessairement de nous. Quand je repense à cette maison qui tombait en décrépitude, à ce loyer qu’on payait une bouchée de pain, à ses souris qu’on devait constamment chasser, j’étais simplement terrorisée à l’idée d’être emprisonnée là avec toi pour le restant de mes jours. Nous étions pauvres et nous avions maintenant trente ans. À vingt ans, la pauvreté c’est enivrant. À trente ans, ça se transforme en habitude, à quarante, c’est devenu insupportable. Tu te souviens la fois où tu n’avais pas de travail, moi non plus et je t’avais demandé ce que nous allions devenir? Tu avais été insensible, tu te protégeais, moi j’étais à tes pieds, pleurnichant dans ma robe de chambre dans un mauvais scénario de court-métrage étudiant. Ce jour-là, j’ai eu peur que le restant de notre vie ressemble à ça. J’avais envie de mieux. J’étais pleine d’aspirations, pleine d’ambitions, et c’est comme si, près de toi, je n’avançais à rien. J’en suis venue à me dire que c’était peut-être ta faute, ton influence, ou celle de ta famille. Tes parents, Vincent, me donnaient l’impression qu’ils t’avaient élevés pour un petit pain et que tu t’en contentais. Lorsque tu as fini par te trouver un emploi, tu as été engagé pour un salaire dérisoire que tu as accepté sans dire un mot, par asservissement. Moi, je rêvais grand. Avec toi, ma perspective en tant qu’artiste se rétrécissait chaque jour. Tu étais toi-même désillusionné et tu ne pensais pas que je pouvais réussir. Tu me l’as même dit un soir tout bonnement, tu te rappelles, en préparant le souper? Tu ne croyais pas que j’avais du talent. Tu ne voyais pas comment j’allais réussir, vu mes capacités artistiques somme toute assez ordinaires. Tes mots, je les ai reçus comme une entaille dans ma chair vive, à l’aide de ton plus petit couteau, celui que tu gardes pour les grandes occasions. Comment as-tu pu me faire ça à moi, alors que c’était toi l’artiste raté, le plus mièvre des deux? Ce soir-là, quelque chose s’est brisé.
Je savais qu’avec toi, je ne pouvais pas tout avoir. Je pouvais être heureuse, oui, mais tout aussi tourmentée. Je suis devenue quelqu’un d’accompli Vincent. J’ai démarré mon entreprise et les fins de semaines, je me réfugie dans l’écriture. J’ai même publié un livre. Oui, j’ai publié pour la postérité. Ça parle un peu de toi, le savais-tu? Est-ce que ton meilleur ami Mathieu t’en a glissé un mot, lorsque je l’ai croisé au hasard d’une rue, l’été dernier? Il m’a révélé que tu avais déménagé dans cette ville où je réside maintenant, à deux pas de chez moi. Je ne t’ai jamais croisé et j’anticipe autant que j’appréhende le jour où ça arrivera.
Le jour où je te verrai avec elle, je la trouverai sûrement belle et épanouie. Passes-tu des après-midis avec elle, comme tu le faisais avec moi, à discuter au lit entre les moments où l’on se faisait l’amour de façon passionnelle? Je n’ai jamais retrouvé celui que j’ai perdu dans mon lit. Ta peau suave qui me goûte, ta bouche qui me suce, qui me fait chavirer. Cette façon à toi de me faire l’amour que tu as reproduit auprès de chacune depuis, telle une partition parfaite pour ligoter les filles dans tes filets. Je t’en ai voulu de m’avoir tout raconté de tes histoires de cul alors que nous n’étions plus ensemble. J’étais jalouse de ces filles qui goûtaient à ta médecine alors que moi, j’en étais dorénavant privée. Et cette fois où on a fait l’amour à répétition après notre séparation. J’étais certaine que je te tenais à nouveau. Je ne t’ai jamais pardonné de m’avoir utilisée puis jetée alors que j’étais si vulnérable. Je t’écrivais sans cesse pour te reconquérir. Tu me disais d’arrêter, que j’étais trop intense, que tu avais besoin de réfléchir, que le temps allait te ramener vers moi si c’était notre destinée. Tu avais eu trop mal… Je t’expliquais dans ces lettres ce que je peux mieux comprendre aujourd’hui :  Je suis partie aussi parce que j’avais besoin de me retrouver. La crise de la trentaine sans doute. Je voulais travailler, oui mais faire quoi? Je voulais une famille, oui mais avec toi? Je voulais des amies, oui mais pas elles. Je voulais une maison, oui mais pas la nôtre. Tout ce que je réussissais à toucher à l’époque, c’était au vide de mon existence. Le néant après des années fastes. J’ai paniqué.
La première fois que j’ai fait l’amour après nous, c’était si libérateur que j’ai joui haut et fort sans rougir. C’était avec un de tes amis de la troupe, tu sais, celui que tu n’aimes pas? Il m’a prise par derrière dans sa loge, c’était quelques jours seulement après notre séparation. Pourquoi lui? Sans aucun doute parce que c’était lui qui pouvait le plus me rapprocher de toi. Avec lui, je touchais enfin à tout ce qui pouvait te faire réagir, te révolter, parce que je ne réussissais même plus à soulever ton regard lorsque je défilais dans le couloir en petite tenue. Tu avais cette manie de toujours mettre un frein à tes pulsions. Comme si tes parents judéo-chrétiens te poursuivaient une fois sur deux dans notre chambre à coucher.
Tu n’as jamais eu cette facilité à être heureux. Tout comme moi. Nous sommes du même sang, de la même étoffe, de la même écorce. Pour pallier à ça, je t’entraînais dans les bois, où simplement assis là, toi et moi, sur le bord d’une chute, nous faisions la paix avec nos esprits trouble-fête. C’était nos moments de grâce et bizarrement, nous en vivions souvent.
Avec Philippe, je suis la plupart du temps heureuse sans être comblée. Après toi, j’avais fait une liste. Elle faisait deux pages. Il a tout ce que je recherchais. Il est gentil. Ce n’est pas un artiste raté. C’est un musicien et un producteur d’albums. Philippe a toujours cette lueur au fond des yeux, celle d’un petit garçon qui s’émerveille de tout. Au fond de lui, c’est un idéaliste, mais avant tout, c’est un homme. Un homme d’action. Il me sécurise, me protège, surtout contre moi-même. C’est un être bon jusqu’à la dernière goutte. Je ne pensais pas après toi pouvoir retrouver un amour qui rivalise avec le nôtre.
À nos débuts, après plusieurs rencontres passées à le faire valser avec toi dans ma tête, nous sommes allés faire du canot sur le lac St-Louis quand le déclic s’est produit. Ce même déclic que j’ai eu avec toi après quelques heures à discuter. Il m’a lancé une phrase, je crois que c’était, je ne serai jamais ton appât. J’ai ri. Il abandonnait la bataille. Il me livrait à moi-même, me laissant seule avec mes démons, délivrée, mais enchaînée. C’est à ce moment que je me suis dit qu’il valait mieux que je sois enchaînée à lui, que c’était sûrement le plus salvateur des châtiments. À partir de cet instant, je ne pouvais plus le quitter. Parce qu’il renonçait à la possibilité que nous soyons un couple, je ne voulais qu’une chose, être avec lui. Nous avons passé le plus formidable des après-midis à se chamailler pour savoir qui ramait le plus vite, et bien sûr, il a gagné.
Je me sens bien en sa présence, mais elle manque cruellement de toi. C’est un peu trop simple pour être ça. Lorsqu’il me fait l’amour, je me surprends à le guider pour qu’il me caresse comme tu le faisais. Il n’a pas ton aisance. Il ne sait pas quoi faire de ses mains. C’était naturel chez toi, à moins que ce soit moi qui t’aie tout montré? Quand je lui dis comment je veux qu’il me touche, ça le blesse profondément. Il se replie dans son mutisme, il pleure parfois. Je ne fais que l’éloigner. Nos rapprochements s’espacent et je me reproche de lui avoir parlé. L’odeur de sa peau s’apparente à la tienne. La première fois que j’ai entendu sa voix, je l’ai trouvé si douce que j’ai lubrifié. Elle a quelque chose de ton timbre, elle a ta sensibilité. Jamais je ne prononce ton nom car lorsque je l’ai fait, juste à la façon dont ma voix traîne sur la dernière syllabe de ton prénom en l’évoquant, je sais qu’il sait.  
Tu te rappelles lorsque nous nous sommes rencontrés? Je t’avais demandé de me kidnapper pour la nuit. Je me disais que si notre histoire n’en était une que d’une seule nuit, ce serait sans aucun doute la plus belle de ma vie. N’est-ce pas ironique? Moi, la fille à fleur de peau qui ne veut pas s’engager, celle-là même qui a peur qu’on prenne son cœur en otage, j’étais prête à troquer une nuit dans tes bras contre une vie loin de toi en autant que je puisse me remémorer ta peau délicate, voluptueuse, jusqu’au jour où mon souffle rejoindrait la terre.
Il y a quelque chose d’entier dans le geste de vouloir s’unir, ne serait-ce que pour l’espace d’une nuit... C’est toi qui m’a freiné. J’ai su plus tard que tu n’avais pas profité de la situation parce que tu avais senti que tu venais de faire une rencontre importante, peut-être même déterminante.
J’ai encore ce côté sauvage, à ne pas capturer, mais longtemps après toi j’ai souhaité une existence normale. Tu sais, celle des petits couples qui mènent leur train-train quotidien et qui vont à l’épicerie le dimanche en vue de cette semaine terre-à-terre qui les submergeront? Je rêvais de l’extraordinaire banalité de l’amour. Je l’ai eu. 
Seulement, je n’ai pas retrouvé notre complicité. Celle de nos fins de semaine où nous partions à l’aveuglette avec notre voiture toute rouillée pour n’emprunter que des chemins, pas de destination. Nous étions bien ainsi, musique à fond de train, à s’enflammer pour un rien. Puis, nous arrêtions en bordure de la route pour savourer une crème glacée avant de rentrer à la noirceur, et nos idées bifurquaient vers des éclats de rire grâce à cette promiscuité retrouvée après des jours à vagabonder chacun de notre côté. C’était la vingtaine. Tout était encore permis. Depuis, je n’emprunte que des dead-end.
J’ignore pourquoi, mais je n’arrivais pas à te voir comme le père de mon enfant. Chaque fois que j’y pensais, c’était comme si j’étais avec un être pour qui j’éprouvais un peu de pitié. Tu aurais été un ami avec qui j’aurais eu un enfant. Il aurait été le dernier soubresaut de notre amour chancelant.
Je pose enfin à nouveau le regard sur ce petit être qui me comprime la poitrine. Elle est d’une beauté diaphane, naïve, vierge de toute page noircie. Émilie s’est endormie. Je vais bientôt me laisser entraîner moi aussi. Juste une petite chose avant de partir : Je me suis mariée.
La fille qui avait peur de l’engagement s’est liée à son destin. Nous avons célébré notre mariage à l’île Perrot, tu sais, dans cette charmante église qui surplombe le lac St-Louis, celle-là même où nous avons passé beaucoup de temps enlacés, dans le cimetière protestant? C’était une journée magique. Philippe ne m’a pas quitté des yeux, il était si heureux, si fier. Je me sentais comme son trophée et j’en étais flattée. Un trophée, ce n’est pas un bibelot quelconque. Le soir de nos noces, sur la piste de danse, j’étais convaincue que j’avais fait le bon choix.
Quelques mois plus tard, nous avons eu notre première chicane. Nous étions en voiture, en route vers un rendez-vous important mais en retard par ma faute. J’avais dirigé Philippe vers le mauvais chemin, ce qui n’avait fait qu’augmenter son anxiété. Rien n’a changé, je suis toujours en retard sur les autres et je choisis volontairement le chemin le plus cahoteux. La facilité, je ne connais pas. Nous avions ça en commun. Dans une pulsion instinctive, j’ai ouvert la portière et je suis sortie pour me sauver. Quelques secondes plus tard, une auto arrivant de je ne sais où a englouti ma portière, du côté passager. Philippe s’en est tiré avec quelques éraflures et moi j’ai failli m’évanouir dans le fossé. Si j’étais restée à ses côtés pendant qu’on se disputait, je serais morte. Alors j’ai su : ma pulsion de quitter était la bonne. Une vie à deux, c’est une bataille constante. On peut au moins choisir avec qui on souhaite lutter.
Cet après-midi-là, il m’a confié qu’il n’était pas certain que j’aurais pris soin de lui s’il avait été blessé, alors que lui aurait tout mis de côté pour s’occuper de moi. Tu vois, finalement, je n’ai pas tant changé que ça. Je suis toujours cette fille qui fait passer ses intérêts avant ceux de l’être aimé. Si un jour il fait preuve d’un désaveu envers sa femme, je saurai que c’est parce que je le lui ai permis. Je n’avais pas compris ça avec toi. Cet épisode m’a fait réaliser qu’il n’existait pas de mieux à notre relation, il n’existe que des comparaisons. 
Je ne sais pas comment aimer. Lorsque je n’ai personne, je cherche quelqu’un désespérément pour me détourner de mon angoisse de vivre, de ma sensibilité qui peut être lacérée à tout moment parce que je n’ai aucune protection. Je suis un oiseau sans plumage. Pourtant, je ne t’ai pas choisi par dépit, Vincent. Je te voulais toi. J’admirais ton port noble, distingué, ta façon de te tenir comme mon grand-père, cette manière de t’exprimer, d’être articulé comme lui. Tes lèvres pulpeuses, je voulais tant y goûter. Ta voix posée, tes mots susurrés à mon oreille, la chaleur de ta nuque, ton cuir chevelu. J’aimais ton côté insaisissable, ta façon de percevoir le monde et les autres avec perspicacité et intelligence.
Malgré cela, je n’ai jamais su comment t’aimer. J’aime qu’on m’aime. J’ai ce besoin fondamental d’abord. Comme si le fait que quelqu’un m’aime justifiait que je ne fasse aucune concession sur ce que je suis. Lorsque je me retrouve seule, je doute constamment. En couple, je doute moins. C’est comme si soudainement l’autre me donnait ses ailes et se privait des siennes. Avec elles, je fais ce que je veux, je butine, j’accomplis mes rêves, tous les projets que je n’aurais pu accomplir autrement sauf que je les réalise seule, car je ne me soucie pas du fait que l’autre à mes côtés est malheureux de ne plus pouvoir voler. Mais vois-tu, je ne sais pas comment il serait possible de voler ensemble, en communion. Je n’ai pas d’ailes et je ne sais comment en fabriquer.
Il y a une chose que je n’ai jamais comprise. Je me souviens d’un matin où ton appel m’a réveillé. J’étais avec Philippe. J’ai reconnu ton numéro et je me suis isolée dans les toilettes. Tu revenais de chez elle, tu avais dormi là. Tu avais fait ce rêve où nous nous balancions tous les deux, dos au vent, le visage tourné vers l’océan. Tu voulais savoir si j’allais bien. Je t’ai répondu que oui. Tu m’as dit que tu avais envie de me revoir.  Puis, la conversation a bifurqué, nous avons pris des nouvelles chacun de l’autre et à la fin, j’ai accepté ta proposition. Tu ne m’as jamais rappelé. Pourquoi?
Lorsque je me ballade avec Émilie tout contre moi près du fleuve, je m’attendris toujours lorsque je vois de vieilles personnes se tenir par la main. Il y a une parcelle de moi qui y croit encore…
Parfois je pense à ton fils, à l’âge qu’il aura cette année. Je ne peux m’empêcher de le personnifier dans ma tête, te ressemblant. Bouclettes châtaines, yeux verts perçants, admirablement beau. Il sera costaud, c’est sûr. Je penserai à lui tous les ans, à chaque étape de sa vie. Je ne peux m’empêcher de l’aimer.
Je ne puis continuer ainsi… Il est temps maintenant d’éteindre cette lumière accablante sur mon passé. J’ai une vie qui m’attend, des êtres à prendre soin. Je vais tenter de faire mieux.
Préoccupée comme je suis, je ne verrai pas la vie passer. Mais si un jour tu t’avisais de repenser à moi sans amertume, sache que je serai toujours là, quelque part, à observer l’obscurité avec toi.
D’ici là, j’écris pour survivre.

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