La déroute des "mères à boutte"


Récemment, Canal Vie proposait une toute nouvelle émission intitulée « Mères à boutte ». Au menu de cette docu-réalité, 5 femmes aux réalités différentes que les téléspectateurs suivent dans leur quotidien, évidemment, le plus imparfait possible. À la lumière du visionnement de presse, Évelyne Charuest, critique culturelle à l’émission « Gravel le matin » sur les ondes de Radio-Canada, a émise l’hypothèse qu’être une « mère à boutte », de nos jours, était peut-être devenu un privilège. Cette opinion m’a laissé perplexe. Quel privilège y a-t-il à crier haut et fort que parfois, nos enfants, on n’est juste plus capables de les endurer?

Puis, je suis allée voir le spectacle de Bianca Longpré, la légendaire « Mère ordinaire » et conjointe de l’humoriste François Massicotte, qui fait un tabac présentement, tant en salle que sur les réseaux sociaux. Bianca Longpré a bâti ce qui est devenu sa business sur le fait que les photos idylliques de mamans avec leur progéniture sans tâches (dans le style de Marilou sur Instagram), ben c’est de la bullshit. La vie rêvée de maman, ça n’existerait qu’avant l’accouchement finalement. Avec un livre en librairie et un magazine à son effigie, Bianca a changé « sa vie de marde » en pépites d’or 14 carats. La salle de l’hôtel Sandman était pleine à craquer de mamans sur leur trente-six pour cette soirée de filles bien arrosée. Pendant une heure trente, Bianca l’hyperactive s’est évertuée à nous raconter comment sa vie n’a rien d’un conte de fées. Je dois bien l’avouer, mon amie et moi, on a ri à s’en décrocher la mâchoire. Il est salutaire, à l’ère des réseaux sociaux, de voir cette mère dénoncer l’imposture d’une mère tirée à quatre épingles dans un décor de rêve avec des enfants qui ont l’air aussi sages que leur image.

Toutefois, ma réflexion s’est poursuivie après le spectacle, la phrase d’Évelyne Charuest me revenant incessamment en tête : « Être une mère à boutte, est-ce devenu un privilège? » Venant de la part d’une mère elle-même, je me demandais ce que la principale intéressée avait bien voulu dire. Il y a quelques jours, je suis tombée par hasard sur cet article dans le magazine Vifa dans lequel l’auteure, Marie Élaine Normand, se dit « à boutte de la mode des mères à boutte ». J’ai partagé ce texte d’opinion sur ma page Facebook, en étoffant une fois de plus ma réfléxion. Au-delà du fait que c’est devenu une mode de se dire dépassée par les événements, je crois malheureusement que certaines mères se plaisent à rester collées à l’autre extrême. À force de faire valoir qu’il est normal de se sentir surmenées, n’en sommes-nous pas venues à grossir la réalité pour ainsi se vanter, voire se valoriser dans notre rôle de mère qui fait pitié? Se complait-on dans la victimisation?

Il faudrait aborder le problème de face. La conciliation travail-famille, à mon humble avis, ça n’existe pas. Parfois je me demande si c’est de nos enfants dont nous sommes le plus fatiguées ou du rythme de vie que nous nous imposons. Non seulement on travaille comme des dingues, mais de surcroît, à la fin de la veillée, si notre maison n’est pas bien rangée, nous avons de la difficulté à nous arrêter pour nous consacrer un moment. L’autre jour, je disais justement à mon chum que du temps pour moi, je n’en avais pas, ce à quoi il m’a gentiment répondu : « Si tu veux du temps, mon amour, t’as juste à le prendre ». J’aurais pu l’envoyer promener mais j’ai trouvé qu’il n’avait pas tort. Après tout, la lessive ne peut-elle pas attendre?

Dans la vie de tous les jours, je suis une personne très organisée. Mon horaire est réglé au quart de tour, aucune place à l’improvisation. Lorsque mon fils est né, j’ai dû m’adapter. Et forcément, cela ne s’est pas fait dans l’harmonie dès le départ. Mes amies me l’avaient bien dit : « Julie, tu vas apprendre à laisser tomber certaines choses ». J’ai vite compris que mon garçon n’allait pas mourir si je le chaussais de deux bas dépareillés.

Tout le monde le sait, de nos jours, nous surprotégeons nos enfants. Moi, j’ai choisi d’élever le mien comme dans le temps de mes parents. Et comme je ne suis pas née de la dernière pluie (j’ai quarante ans bien sonnés), j’aime dire que ça m’évite bien des ennuis. En gros, le stress associé au fait d’être parent, je ne le vis pas. Oh, bien sûr, je dois surveiller mon garçon constamment afin qu’il ne se mette pas dans la bouche un truc compromettant mais pour l’instant, je n’ai pas installé tous ces machins qui feraient de notre maison une zone baby-proof. Évidemment, ça lui arrive de pleurer en chutant. Et savez-vous quoi? Je n’ai pas de boule de cristal pour anticiper tous ses gestes alors que je sois à genoux à ses côtés ou à quelques mètres de lui, je ne peux pas toujours prévenir les accidents.

Le contrôle parental, j’ai laissé ça tomber lorsque mon fils avait une semaine. J’ai bien vu que je ne pourrais pas l’accompagner jusqu’à ses dix-huit ans si j’étais continuellement sur les nerfs. Loin de moi l’idée d’être moralisatrice ou de banaliser le burn-out parental, qui est bien réel et souffrant, mais je pense juste que comme femmes, nous nous mettons beaucoup trop de pression et que c’est cette dernière qui génère cette fatigue, pas nos enfants (enfin, oui, indirectement).

Rappelons-nous que tout ce qu’un enfant a besoin pour être heureux c’est de l’amour, du temps, et de la bouffe! Du pain et des jeux comme disaient les Romains! Alors, pourquoi est-ce si dur d’être parent en 2018? Serait-ce parce que nous avons cru naïvement qu’avoir un ou deux enfants ne prendrait pas tout notre temps? Après tout, nos grands-mères et arrière-grands-mères n’ont-elles pas élevé des familles nombreuses, contrairement à nous? Un simple petit rappel, à cette époque, se plaindre sur les réseaux sociaux, ça n’existait pas et de toute façon, ça aurait été très mal vu de le faire. Dieu soit loué, de nos jours, les femmes ne sont plus muselées. Elles sont sorties de leurs chaumières et ont commencé à gagner leur vie. En s’épanouissant à l’extérieur de la maison, la femme a célébré l’opportunité d’être libre de faire ses choix. Sauf que parfois, avec cette société de consommation qui tire les ficelles, on se croirait plutôt enchaînées.

Le défi des « mères à boutte », c’est de ne pas se complaire dans leur soi-disant malheur et de réfléchir à des solutions. Ils nous arrivent toutes d’être épuisées, mais sommes-nous obligées de vomir notre malheur sur les réseaux sociaux? Si être une « mère à boutte » est un privilège, n’est-ce pas parce que certaines prennent plaisir à faire étalage de tout ce qui les tient sur la corde raide? N'est-ce pas là un paradoxe intéressant? Et si c’était ça, le nerf de la guerre qui justifie la levée de boucliers face aux mères qui ont de la broue dans le toupet? De toute façon, qui a dit qu’être mère, ce serait facile?

Personnellement, ce qui m’aide énormément dans mon statut de maman, outre mon entourage qui met la main à la pâte, c’est que mon fils, je l’ai eu tardivement. Du temps pour moi, j’en ai eu en masse. Lorsque j’ai le sentiment de me sacrifier certains jours, je repense à toutes ces minutes que j’ai gaspillées, et je me dis que la prochaine fois que j’aurai du temps, je vais le savourer entièrement! La beauté d’avoir un enfant dans la quarantaine, c’est que nous sommes plus portées à nous arrêter pour observer le développement de notre enfant. Jouer avec mon petit est un pur plaisir pour moi et en passant du temps avec lui, je m’accorde du temps de qualité. À vingt ans, je n’aurais pas eu la patience ni la maturité, pas plus que je n’aurais eu la volonté d’être aussi attentive à mon enfant de neuf mois qu’aujourd’hui. 

Lorsqu’il m’arrive de me sentir surmenée, au lieu d’épancher mon désarroi sur Facebook, je vais me coucher. Alors oui, être une « mère à boutte » devient un privilège pour certaines, car d’autres n’ont pas l’énergie de composer un statut, elles sont déjà en train de ronfler. 😉 



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